Guérande - Soleil et vent sur les marais salants : La récolte du sel a commencé
Guérande - Soleil et vent sur les marais salants : la récolte a déjà commencé : La première fleur de sel - Dans la famille Macé, on est paludier depuis Napoléon III. Rencontre avec le benjamin Jean- François
Le paludier est par essence un philosophe de l'instant. "On s'adapte au jour, le jour. C'est du sport mais c'est comme ça" . À 25 ans "tout juste" , le petit jeune de la lignée a déjà la maturité indispensable à tout bon paludier. Lui est "tombé " dans les salines depuis toujours. Sans doute fourré dans les pattes de son père Gilles ou de son grand-père Gilbert. Ce sont justement les oeillets de son aïeul qu'il a repris. "Au total 66, à Mouzac et à Saillé", deux secteurs des marais salants de Guérande.
À son compte à 20 ans Il avait en tête de suivre l'exemple familial mais il a dans un premier temps suivi une formation en mécanique automobile. "Ce qui ne m'empêchait pas de faire des saisons". D'abord en se contentant de porter le sel. "L'argile est tendre et l'oeillet fragile" . Quand il a été "assez costaud ", il a "cueilli la fleur de sel, celle qui flotte, avec la lousse". Enfin quand le geste est devenu sûr, il a pris le "las" pour ramasser le gros sel gris. Après avoir suivi une formation en saliculture au centre de La Turballe (complété par le centre de Nantes), il s'est "installé à [s] on compte en 2007" , à tout juste 20 ans.
Le 28 avril
Une saison qui démarre en moyenne à la mi-juin "est exceptionnellement en avance de deux mois", en raison d'une longue période de sécheresse. Lui, comme d'autres, a ramassé les premiers kilos de fleur de sel le 28 avril. Son père se souvient d'un 27 avril et son grand-père d'un 13 avril, il y a plus de trois décennies. "En 1976, les paludiers ont même dû noyer les oeillets, tellement les stocks étaient énormes". Cette saison, le soleil et le vent ont permis de mettre en eau en mars. Quand le taux de salinité à 25 a été atteint, il a été possible de commencer la récolte. Une moyenne de dix oeillets à l'heure selon leur orientation et la technique employée par chacun. Il n'a pas eu le temps de souffler depuis cet hiver. Saison consacrée à l'habillage des salines, à la réfection des ponts, au nettoyage des pièces salies par la vase ; au séchage du terrain et enfin à remettre l'eau à rouler sur le circuit.
Saison précoce
Jean-François ne peut pas se prononcer sur cette saison précoce."L'humidité empêche la fleur de se former ; un orage peut stopper durablement la récolte". Trop de sel aurait des conséquences en terme de stockage et de prix. "Mais si la saison suivante est minable, ça vaut, quand même le coup de commencer tôt et d'avoir de l'avance. L'idéal, c'est une production régulière". Mais le temps ne se décide pas. Pour l'instant, Jean-François observe le ciel, il reviendra en soirée et sortira sa lousse pour cueillir la fleur qui a pointé ses cristaux ; à moins qu'un orage finisse se déverser abondamment sur les marais salants.
Ainsi va la vie du paludier.
M. Vaillant-Prot - Article in Presse-Océan, 2 mai 2011
Marais salants 2010
La météo sourit aux paludiers - Tandis que les agriculteurs souffrent de la sécheresse, les paludiers du Pays guérandais s'apprêtent à produire du sel. Avec un bon mois d'avance...
L'outil travaille la matière noire, pas l'or blanc. Pour l'heure, le "batoué", cet outil traditionnel au manche démesuré jeté et ramené avec maestria par les paludiers dans les oeillets des marais salants, prépare la saline à la future récolte. L'instrument ne tire pas le sel, mais la vase.
Les 300 paludiers du bassin, suivant leur rythme et les secteurs, terminent de « ponter » : ils consolident les ponts, ces petites digues de terre glaise entre les oeillets. Ou bien alors ils dévasent le fond des oeillets pour les nettoyer. Les récoltants mettent les bouchées doubles en ce moment, débordés par la météo qui affiche un air estival avant l'heure.
La pluie, ennemie naturelle du sel. Dans le superbe patchwork des oeillets inondés de lumière, les vacanciers curieux observent ces préparatifs. La saison pourrait commencer cette semaine s'il ne pleut pas ou en tout cas pas plus de quelques millimètres. Sinon, ce sera d'ici une dizaine de jours, voire quelques semaines. Mais malgré la journée "molle" de vendredi, de l'avis des récoltants de sel, la concentration de sel dans les oeillets est optimale. Voire inespérée à cette époque...
La météo fluctuante. Pour faire une récolte moyenne, il faut environ trente jours de prises de sel dans la saison, souvent réparties entre juin et septembre. Quand on y ajoute mai, cela augmente les chances de faire une bonne année, comme 2010. Mais les briscards comme David Cholon ne se laissent pas distraire par ces perspectives flûtées. Pas plus que Charles Perraud, ex-président de la coopérative. La météo est si fluctuante que les mauvaises surprises peuvent succéder aux bonnes.
Deux paludiers heureux. À Saillé, deux paludiers ont déjà réussi à produire le premier sel, dès le lundi 25 avril ! "Ici, on a un grand circuit, cela va plus vite. Et il y a aussi l'exposition de la saline qui peut jouer", commente Frédéric Lelan, un des deux récoltants installés derrière la maison des paludiers.
C'est devenu l'attraction : la semaine dernière, les visiteurs pouvaient déjà apprécier le geste auguste du paludier avec son las, sorte de grand râteau qui repousse l'eau en créant des vagues tout autour de l'oeillet et qui ramène à lui les cristaux de sel.
Attention au sel de mai ! Dans le savoir des marais salants, les producteurs de sel ont aussi un dicton qui vient tempérer la fougue des premiers jours : "Sel de mai n'enrichit pas son paludier." Récolter fin avril, on n'avait pas vu ça depuis 2007 ! 2007 ? Au début tonitruant a succédé un été pourri, ponctué de jours de pluie. À l'arrivée, moins de 3 000 tonnes de sel engrangées par la coopérative des Salines de Guérande (190 producteurs), contre 14 000 et 20 000 tonnes les deux saisons précédentes.
Une hirondelle ne fait pas le printemps... Et deux paludiers ne font pas toute la récolte !
Article paru in Ouest-France, 2 mai 2011